Le choc du retour ?

Pour un peu, je serais presque déçu de ne pas être un peu plus déçu. Rentré à Paris il y a trois mois, avec ma petite famille sous le bras, j’avais redouté un atterrissage brutal dans « l’amère patrie ». J’avais même imaginé de narrer les tribulations d’un « ex-expat » se sentant désormais étranger dans son propre pays… Mais ce journal de bord, suite hypothétique à mon précédent livre d’enquête sur les expatriés (France, je t’aime je te quitte), je n’ai plus envie de l’écrire faute de pouvoir tremper ma plume dans l’encrier de l’amertume. En effet, ce choc du retour que j’appréhendais, ce « post-traumatic disorder » qui affecte tant de Français rentrés d’une longue expatriation, je ne le ressens pas du tout… pour le moment (je sais, ça peut encore venir). Tout d’abord parce que, à la onzième heure, nous avons assuré l’essentiel, les « fondamentaux » : le travail, le logement, l’école… En juin dernier, c’était encore un saut total dans l’inconnu. A ceux qui m’interrogeaient sur les préparatifs du retour, je répondais par une pirouette pour dissimuler mon angoisse : « à part quelques menus détails comme le travail, le logement, l’école, nous sommes fins prêts… » Après des mois d’inquiétude, en l’espace de quelques semaines, tout est miraculeusement rentré dans l’ordre… Mais pour avoir enquêté sur la question, je sais que le retour en France peut vite virer au cauchemar. Plus d’un n’ont pas pu reprendre leur place dans le trafic et sont repartis à l’étranger se jurant de ne plus remettre les pieds dans l’Hexagone si ce n’est pour les vacances. « Mentalité étriquée », « pays conservateur et frileux », « mauvaise humeur et agressivité congénitales », « pessimisme contagieux », « arrogance insupportable », « dictature des petits chefs », « incivisme revendiqué »… Certains naufragés du retour tapent souvent comme des sourds sur leurs compatriotes. Leur frustration tient généralement au fait que leur expérience à l’étranger est peu valorisée quand elle n’est pas totalement ignorée, comme si leur séjour hors des frontières n’avait été que de longues vacances. Un expatrié averti en vaut deux… Chaque année, le ministère des Affaires étrangères publie d’ailleurs un petit guide d’aide au retour de France assorti d’une mise en garde, dans l’introduction, sur le risque d’un « choc culturel ». De fait, on ne rentre pas indemne (dieu merci) d’une longue expatriation. A moins d’avoir vécu en vase clos dans les « petites Frances » du monde entier (ce qui arrive encore trop souvent), on revient normalement avec, dans ses bagages, un nouveau regard sur son propre pays. Avec la découverte d’une autre culture, d’une autre mentalité, d’une autre façon de voir les choses, le sens critique vis-à-vis de ses compatriotes s’est souvent affûté. Et il y a beaucoup de frustration face à cette obstination française à ne pas vouloir ouvrir les fenêtres de l’Hexagone sur le monde extérieur. Les Français de l’étranger regrettent que, étant aux avant-postes de la mondialisation, leur double regard ne soit pas pris plus sérieusement en compte. Il est vrai que certains d’entre eux n’aident pas leur cause en se conforment à l’image caricaturale de l’expat nanti et arrogant. Ce faisant, ils n’aident pas à établir un dialogue serein et potentiellement fructueux entre France de l’intérieur et France de l’extérieur. Car, j’en reste convaincu, les Français de l’étranger sont particulièrement bien placés pour adresser un message non pas seulement critique mais aussi positif à la France. Si pour l’heure je ne ressens pas ce fameux spleen du retour, c’est justement parce que mes années d’éloignement m’ont appris que l’herbe n’était pas forcément plus verte ailleurs. Et je ne parle pas là que du bon vin, de la baguette et des fromages. Ainsi, même si l’on dit qu’ils se dégradent, je dois avouer qu’après 12 ans de vie anglaise je redécouvre les services publics « à la française » (l’école, la santé, les transports) avec la joie béate du nouveau-venu. J’apprécie aussi cette offre culturelle abondante et accessible au plus grand nombre, ce qu’on est loin de trouver partout ailleurs. Même cette propension bien française à s’empailler à tout bout de champ trouve grâce à mes yeux. N’est-ce pas le signe que les Français n’ont pas totalement abandonné leur espace de cerveau disponible à Coca Cola et restent encore des citoyens dans l’âme ? Certes, le retour en France n’est pas toujours une sinécure. Certains ne s’y feront même jamais. Malgré tout, je reste convaincu que l’expatriation c’est un peu « à tous les coups l’on gagne ». Si elle est « réussie » tant mieux… Si elle est « ratée », tant pis et tant mieux. Car les déçus de l’expatriation, tous ceux qui n’ont pas trouvé ailleurs l’eldorado dont ils rêvaient, reviennent souvent en chérissant ce que la France sait offrir de meilleur, ce qu’ils avaient perdu de vue en restant dans le bocal national.

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